1. Un parcours inachevé
C'est le 20 mai 1974 et le 26 avril 1977 que sont successivement fondés à Paris, la Société Française de Sexologie Clinique et l'Institut de Sexologie, deux associations au recrutement en majorité médical, qui se donnent pour objectif d'assurer un enseignement, de favoriser l'émergence d'une pratique clinique spécifique et, à l'instar d'autres initiatives analogues dans les pays européens anglophones, de vulgariser les acquis de la sexologie nord-américaine. Emblème de cette filiation, la traduction française en 1968 et en 1971 des deux ouvrages phares de Masters et Johnson (1, 2) a été déterminante dans la levée des vocations et la diffusion de leurs protocoles de prise en charge des "dysfonctions sexuelles". Mais contrairement à une idée imprudemment admise, l'éveil d'une volonté de savoir scientifique sur la sexualité, et d'une obsession d'en guérir les accidents, ne date pas du télescopage entre les mutations de la génération de mai 68 et le succès hégémonique des auteurs américains : dès les années 1930 des pionniers injustement oubliés aujourd'hui inaugurent des activités pédagogiques, publient, créent des sociétés savantes (*) et incitent déjà le corps médical à s'impliquer dans l'étude de la sexualité. Nul doute cependant que l'acceptation par les milieux académiques d'un nouveau chapitre au sommaire des sciences médicales n'est pas encore à l'ordre du jour. On notera que ces auteurs agissent du reste jusqu'à la fin des années 60 principalement en direction des médias, sur les thèmes grand public de l'éducation sexuelle populaire, du "contrôle des naissances", des comportements atypiques, et naturellement des aléas de l'amour charnel…
* Edouard Toulouse (1865-1947) fonde la première société savante sexologique le 10 juillet 1931 sous le titre d'Association d'Etudes Sexologiques ; il convient de rappeler aussi la fondation en 1956 de l'association de La maternité Heureuse auquel le nom de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) est particulièrement attaché, en 1961 celle de la Société Française de Sexologie Comparée sous l'égide de Georges Valensin (1902-1987), ou encore l'oeuvre de Jean Dalsace (1893-1970).
Quels évènements, quels enjeux, quelles performances, laissent penser que la sexologie contemporaine a depuis lors obtenu droit de cité ? Si le terme s'est vulgarisé en s'incarnant dans une pratique quotidienne sans risques, la sexologie occupe-t-elle pour autant un place bien distincte dans la nomenclature des actes médicaux ? Ce "nouveau métier" est-il uniquement reconnaissable du fait des sujets tabous qu'il ose aborder ? Il faut bien se rendre à l'évidence, le doute est permis, la tâche est encore inachevée, même si la greffe commence à prendre tournure à l'aulne des principaux courants de pensée modernes, au point de jonction entre santé publique et humanisation de la relation soignant-soigné, entre volonté de guérir et respect des choix individuels.
Où en sommes-nous ?
Au fond, à force d'hésiter entre "psyché" et soma, c'est-à-dire l'impossibilité de définir une doctrine, les sexologues maintiennent une suspicion néfaste quant à l'utilité de leur fonction. Les Américains, qu'on imite, nous ont bien enseigné qu'ils souffraient le martyre de traîner comme un boulet le dogme psychanalytique et qu'ils oeuvraient dans le sens d'une sexologie autonome. C'est une position courageuse mais l'expérience montre aujourd'hui qu'à défaut de disposer d'un modèle de pensée novateur, les seules références qui fassent l'unanimité des praticiens relèvent des normes de comportements validées par le corps social. C'est réduire l'action thérapeutique à un simple rappel de ces variables culturelles, mission qu'assurent déjà bien d'autres catégories de soignants. La réalité est-elle aussi peu enviable ?
Au terme de plus d'un siècle de rodage sur le terrain, l'inventaire des acquis porte sur sept points, tous nécessaires et suffisants pour assurer le cadrage conceptuel d'une discipline originale. La sexologie occidentale moderne peut en effet se prévaloir, d'une définition (l'étude de l'érotisme), d'une éthique de type humaniste et laïque, d'une histoire, d'un objet (la fonction de l'orgasme), d'une méthode (l'arbitrage de la communication érogène interpersonnelle), d'une pratique fondée sur la directivité et le counseling, d'enseignements spécifiques. Est-ce assez convaincant ? Non, la principale garantie fait encore défaut, elle est d'ordre institutionnel : il s'agit de la reconnaissance "d'utilité publique" de ce vaste ensemble pluridisciplinaire. A une exception près (le Québec) tous les sexologues du monde sont logés à la même enseigne : sans droit, ni titre. Ainsi, tant que l'Etat ne s'est pas engagé dans la gestion d'un diplôme qualifiant à l'échelon national, dans la réglementation et la défense de la qualification professionnelle en question, la sexologie demeure une pratique tolérée, tout juste sortie de la clandestinité. Il est donc utile de s'intéresser de plus près aux conditions de cet exercice au quotidien, en supposant - à l'instar de précédents connus tels que l'acuponcture ou la gériatrie par exemple - que l'importance des effectifs, l'homogénéité des pratiques, l'indexation analogue des objectifs, des critères d'évaluation consensuels, fassent pression en quelque sorte sur les pouvoirs publics. En d'autres termes, ce qui n'a pu être plaidé en termes de savoir, peut-il l'être demain en terme de savoir-faire ? Il semble bien que cette hypothèse soit encore moins crédible que la précédente.
2. Les sexologues en question
La sexologie s'exerce donc en "vente libre". L'effet de mode est éteint mais le recrutement se stabilise – en se féminisant d'année en année – et une jurisprudence spontanée installe des règles de bonne conduite aussi bien dans les nécessaires relations interprofessionnelles, que vis à vis des consommateurs. Les différents protocoles de prise en charge (cothérapie, face à face, groupe, thérapie de couple) se sont majoritairement recentrés, petit à petit, vers un modèle standard qui a l'avantage de répondre à la demande implicite des patients : résoudre leurs difficultés de communication. Ce gabarit reprend à son compte le triangle classique de tout processus de médiation : le couple, face à l'expert-médiateur. En ce qui concerne les moyens mis en œuvre dans le déroulement de la "cure", la diversité des techniques initialement conviées pour parvenir à ses fins (biofeedback, conditionnement comportemental, approche corporelle, hypnose, psychothérapie brève, relaxation, musicothérapie…) fait place à un "patron" de plus en plus uniforme qui privilégie la conversation thérapeutique sans additifs exogènes, hormis pour quelques médecins pressés une prescription médicamenteuse venant consacrer l'effet placebo de ce type d'entretien. Au sujet des modalités d'installation enfin, la majorité des praticiens exerce en ville en cabinet individuel, qu'il s'agisse de médecins ou non.
A première vue, une certaine "consanguinité" lie les nombreux parents de cette nouvelle fratrie de guérisseurs, et leur poids médiatique pourrait constituer à terme un groupe de pression suffisant pour obtenir gain de cause, à savoir une réglementation de leur statut. Or, plusieurs enquêtes récentes (*) fournissent au contraire des informations contrastées et le panorama recensé des professionnels qui s'autoqualifient de "sexologues" augure mal de la possibilité d'homologuer un jour prochain un stéréotype d'exercice.
La population des personnes qui s'octroient une fonction sexothérapeutique est constituée au deux tiers de médecins ; 12% sont des psychologues et les 20% du total regroupent des professions de santé, des travailleurs sociaux, des conseillers conjugaux… et des professionnels divers s'étant "reconvertis" dans "l'humanitaire". 60% sont des hommes, notamment dans le milieu médical, alors que chez les non médecins les femmes sont majoritaires à 55%. Chez les médecins libéraux ce sont les généralistes qui représentent le plus fort contingent, suivis par les psychiatres (près de 20%) - indiquant la surreprésentation des modèles de diagnostic et de suivi de type "psy" dans le champ de la sexologie actuelle – et les gynécologues médicaux (12%). Globalement les sexologues exercent principalement dans les grandes agglomérations et essentiellement au contact des principales structures hospitalo-universitaires (Paris, Lyon, Montpellier, Toulouse, Lille…).
Mais c'est au regard de la formation professionnelle que les disparités s'affichent. Comme les pratiques d'intervention psychothérapeutiques ne sont pas enseignées lors de la formation initiale en faculté de Médecine, les médecins qui s'orientent vers la sexologie se disent pour 90% d'entre eux titulaires d'une formation complémentaire spécifique. Cette proportion tombe à 60% pour les non médecins, notamment issus des cursus de la psychologie clinique, ce qui laisse supposer qu'un clivage tout à fait fondamental oppose ces deux catégories professionnelles sur la définition même du "symptôme sexologique" : d'ordre anatomophysiologique pour les premiers, de nature essentiellement "pulsionnelle" pour les seconds. L'expérience personnelle d'une psychothérapie et d'une supervision, pivots de la compétence des "psy" de toutes obédiences, n'est signalée que par moins de 20% des médecins, éloignant encore les perspectives de constituer une identité professionnelle commune, encadrée par une même conception déontologique. Plus encore qu'aux difficultés d'aboutir à un accord concernant la définition de son objet, la sexologie actuelle souffre de l'antagonisme corporatiste de ses acteurs, les conflits d'intérêts et d'image entre médecins et non médecins étant particulièrement tenaces en France.
* Parmi les enquêtes les plus importantes, citons le "Recensement national des praticiens de la sexothérapie" initié par l'Institut de Sexologie en 1996, qui a concerné 320 médecins généralistes ; l'enquête de l'INSERM de 1999 : "La pratique de la sexologie en France", dirigée par Alain Giami, qui s'est développée sur une base de 959 personnes.
En somme, si la nécessité d'une formation complémentaire est presque unanimement reconnue, l'écueil que constitue la disparité des besoins complique l'élaboration d'un programme univoque. Ce clivage se retrouve dans les récentes propositions d'enseignement universitaire de 3° cycle qui s'organisent depuis 1996 (voir encadrés). A un DIU qui consacre l'hégémonie du corps médical dans l'acquisition de compétences spécifiques à la sexothérapie, le Diplôme Universitaire de Paris VII tente de répondre en favorisant une titularisation identique pour toutes les professions ciblées autour du thème plus vaste de "santé publique". La qualité des enseignements n'est pas en cause, et les objectifs se recoupent en ce qui concerne le contrôle des connaissances acquises ; ce qui fait problème désormais c'est le risque de sécession entre deux populations de sexologues du point de vue de leur assisse réglementaire. C'est au bout du compte le retour à la case départ, mais avec l'émergence d'une "reconnaissance" de la sexologie à deux vitesses. Pour le corps médical, la décision du 17 avril 1997 du Conseil National de l'Ordre, autorisant les lauréats du DIU de le mentionner sur leurs ordonnances, constitue un pas décisif vers la qualification, même s'il faut prévoir un délai d'observation d'une vingtaine d'années encore, comme ce fut le cas pour d'autres modalités marginales de l'exercice de la médecine générale. A l'opposé, l'interdisciplinarité des candidats non médecins à une spécialité reconnue fait obstacle à l'invention d'un système d'évaluation des compétences capable d'établir des critères sur le mode horizontal – couvrant la discipline elle-même – et non plus vertical, qui maintient secteur professionnel par secteur professionnel les qualifications antérieurement acquises.
Si l'exercice de la sexologie paraît à l'évidence chercher encore ses repères institutionnels, son installation dans le vaste champ des exigences du grand public pour une "meilleure qualité de vie" n'est plus mise en doute. La situation en France est tout à fait particulière au regard des autres pays voisins du fait de la proportion inhabituelle de sexologues issus du milieu médical. Les jeux ne sont pas faits et la médicalisation outrancière de la sexologie française n'est pas de nature à ralentir l'évolution communautaire des qualifications professionnelles. Il n'est pas utopique de penser que des directives européennes viennent prochainement se substituer aux diverses réglementations corporatistes nationales, proposant alors une définition consensuelle de la sexologie. Cette victoire des appareils politiques sur les particularismes professionnels viendrait rendre un hommage posthume inattendu aux pionniers du XIX° siècle qui furent capables de fédérer autour de la langue allemande une première "internationale des sexologues".
Références bibliographiques
1. William Masters & Virginia Johnson - Les réactions sexuelles - Robert Laffont, 1968.
2. William Masters & Virginia Johnson - Les mésententes sexuelles -Robert Laffont, 1971.
3. Philippe Brenot – La sexologie – Que sais-je ? n° 2861.
4. Michel Onfray – Théorie du corps amoureux – Grasset, 2000.
5. Jean-Didier Vincent – Biologie des passions – Odile Jacob, 1992.
6. Jacques Waynberg – Guide pratique de sexologie médicale – Masson, 1994.
7. jacques Waynberg – Jouir, c’est aimer – Milan, 2004
8. Gérard Zwang – Histoire des peines de sexe – Maloine, 1994.

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