20 octobre 2006
Histoire de la sexologie
Deux dates illustrent symboliquement le destin de William H. Masters: 1966 et 1993. La première correspond à la publication de son premier livre et au lancement d'une notoriété mondiale, emblème d'un "rêve américain" sexuellement révolté et utopique. La seconde annonce le naufrage de l'image de marque du couple étalon: Masters et Johnson divorcent, il a 77 ans. Sa disparition huit ans plus tard ne va laisser que quelques traces dans la mémoire de ceux qui l'ont personnellement côtoyé ; pour les autres, bien plus nombreux, la perte de Masters n'est pas une privation. Cet oubli si prompt et si injuste est intéressant d'analyser, non pas comme preuve de l'ingratitude des disciples envers le maître, mais pour marquer la distance qui nous éloigne de plus en plus de cette étape fondatrice de la sexologie contemporaine.
Certes, Masters a fait de larges copies de ses prédécesseurs tant au sujet de ses recherches anatomiques que pour standardiser ses protocoles thérapeutiques dans le cadre de la cothérapie – l'exemple type étant celui de l'éjaculation prématurée emprunté à James Semans (10) – ses outils statistiques sont peut-être discutables, ses recommandations peuvent paraître un peu simplistes, mais l'oubli dont on l'affuble à tout l'air d'un règlement de compte avec ses challengers. Nul doute par ailleurs, que les temps ont changé, que la pudibonderie a repris ses droits, que le conservatisme anglo-saxon a refait surface, et que la pandémie de VIH est passée par-là… mais l'absence de considération posthume doit alarmer les tenants d'une sexologie humaniste : ce qui se joue dans cette amnésie c'est l'annonce d'une main mise de technologies anonymes et des enjeux économiques de l'industrie pharmaceutique. La "surmédicalisation" de la pratique met donc en péril le précepte fondamental de la sexologie de Masters, à savoir la primauté de la communication érogène sur la "guérison" du symptôme. deux visions radicalement opposées d'une même discipline, deux sœurs ennemies, inconciliables, un affrontement idéologique à engager pour que Masters ne soit pas mort pour rien.
William Masters est décédé le 16 février 2001, à Tucson en Arizona, à l'âge de 85 ans, des suites irrémédiables de sa maladie de Parkinson. Cet homme, dont le patronyme associé à celui de sa compagne Virginia Johnson devient un substantif populaire ( du "Masters et Johnson", comme on dit du "Frigidaire" ou un "Bic"…) disparaît sans fleurs ni couronne, ignoré de ceux qui lui doivent pourtant des pans entiers de leur carrière. Durant plus de 20 ans, des années 70 à 90, ils fut l'auteur le plus cité au monde : l'oubli qui entoure son départ est l'occasion de réfléchir non seulement sur l'évaluation de son enseignement, mais plus encore sur l'évolution de la sexologie contemporaine. Masters phénomène de mode ou étape charnière de l'histoire de la sexologie ? Masters emblème d'une "middle-class" capricieuse ou précurseur d'une modernisation de la recherche et des protocoles thérapeutiques ? La distance qui nous sépare aujourd'hui de cette époque triomphante offre sans doute la possibilité de trancher, en abordant successivement le contenu de l'œuvre de Masters et ensuite, son destin idéologique.
Genèse d'une volonté de savoir sur la sexualité
La biographie de Masters est à envisager en recadrant son parcours dans le contexte puritain de l'après-guerre aux Etats-Unis. Né en 1915 à Cleveland dans l'Ohio, il engage un cursus universitaire en Médecine qui l'oriente dès 1943 vers la biologie de la reproduction. Sa qualification en gynécologie-obstétrique est acquise en 1951. Entre 1948 et 1955 Masters signe de nombreuses publications dont les plus remarquées concernent l'infertilité, le thème avant-gardiste du traitement substitutif de la ménopause, et surtout en 1955, en association avec son confrère W. M. Allen, la description du syndrome qui porte désormais leur nom et qui décrit les lésions traumatiques d'origine obstétricale des tissus ligamentaires qui soutiennent l'utérus… Bref, un auteur qui fait autorité au niveau international dans le champ de la plus stricte orthodoxie de l'obstétrique de l'époque.
Mais l'année "historique", c'est 1954. Des biographes avisés ne vont pas tarder à expliquer pourquoi Masters change subitement de cap, et s'engage dans l'étude anatomo-physiologique des stimulations érogènes chez l'adulte. Douze années de compilation d'observations cliniques et d'explorations paracliniques de l'excitation sexuelle et de l'orgasme, d'expérimentations et d'interviews, pour aboutir à l'événement éditorial que représente en 1966 la publication de Human Sexual Response (7). En réalité, la curiosité de Masters pour la question sexuelle émerge dès 1950, vraisemblablement stimulée par une onde de choc médiatique prémonitoire, à savoir, la sortie du premier "Rapport Kinsey" en 1948 : Sexual Behavior in the Human Male (5). Le second recensement de Kinsey et de ses collaborateurs, orienté sur le vécu sexuel féminin, intitulé Sexual Behavior in the Human Female (6) est publié en 1953, et fait la "une" de la presse mondiale. A cet exemple de succès unanimement salué, se superpose en 1949 la réédition de l'œuvre magistrale d'un autre gynécologue-obstétricien, authentique pionnier de la sexologie américaine des années 30, Robert latou Dickinson : Atlas of Human Sex Anatomy (2).
Il est donc important de noter que Masters n'innove pas : il y a déjà eu des précurseurs dans ces approches empiriques et instrumentales des zones érogènes – notamment au travers de l'extraordinaire talent de dessinateur et de sculpteur de Dickinson – ce qui propulse la "copie" de Masters au devant de la scène, c'est qu'elle est produite au moment opportun. En intellectuel avisé et sensible à l'évolution des courants d'opinion, Masters rompt avec l'enseignement de l'obstétrique et s'investit désormais dans l'étude de la sexualité "en amont" de la fécondité. Mais comme toujours dans les retours que l'on peut opérer sur le passé, il est bien difficile aujourd'hui de faire le décompte des motivations d'un auteur, des emprunts qu'il récupère et des enjeux dont il va lui-même être l'objet… Pour le profane, Masters est le fossoyeur du puritanisme victorien et du sectarisme freudien en prônant l'unicité de la fonction orgastique féminine ( réhabilitant par conséquent le potentiel érogène du clitoris ), mais pour les mouvements féministes radicaux qui militent pour la parité des sexes, Masters est une caution irremplaçable. Fin 1960 aux Etats-Unis, si Masters n'avait pas existé, on en aurait inventé le sosie…
Sans mettre en doute l'honnêteté de son investissement professionnel, ses recherches s'inscrivent donc dans un contexte social et politique qui les valide d'office. Finalement, Masters peut être considéré comme l'emblème de l'âge "baroque" de la sexologie, un âge d'or au point de rupture consommée avec la tradition anglo-saxonne, héritier de prédécesseurs tout aussi engagés que lui, mais malchanceux parce que trop en avance sur leur temps. Il est vrai que l'époque a radicalement transformé les mentalités et l’inventaire des tabous. Trop brutalement sans doute, comme la génération suivante va le constater, mais l'heure des sanctions n'a pas sonné lorsque le monde entier apprend à lire les oracles de Masters à propos de l'orgasme. De plus, ce qui marque vraiment le degré d'évolution des représentations d’ordre éthique c'est la transparence de cette "expérimentation humaine" d'un nouveau genre… Sur le moment, cette franchise n'est pas apparue comme une conquête digne d'intérêt : c'est aujourd'hui, avec le recul d'une trentaine d'années - et la réflexion qu'impose l'humiliation d'un naufrage - qu'il est possible de mesurer la modernité de l'entreprise. Kinsey, vingt ans plus tôt, n'a jamais livré ses sources. Il a interrogé plus de volontaires sains que Masters auquel il a littéralement tracé la voie, mais on n'a aucune trace de sa pratique quotidienne plus "palpable" (1). Symboliquement du reste, il est assez curieux de se souvenir que l'Université de Bloomington n'a longtemps consenti à l'héberger, ses collaborateurs, et les archives qui allaient devenir les plus riches du monde, que dans de modestes locaux en sous-sol… Kinsey fut le sexologue de l'ombre ; Masters, un enquêteur au su et au vu de tous.
Les femmes sont des hommes comme les autres
Quelles sont les conclusions de ses observations qui dérangent aujourd'hui ? Quel risque de subversion leur reproche-t-on au point de tenter de les effacer de la mémoire collective ? La réponse tient en une phrase : le fameux cycle décrivant toute expérience érogène (excitation-plateau-orgasme-résolution) est identique chez l'homme et chez la femme. Ce n'est donc pas tant l'étude de la sexualité durant la grossesse ou chez des sujets très âgés qui alimentera la polémique, mais bien l'intrusion iconoclaste de Masters dans le système de pensée misogyne d'obédience freudienne, qui fonde la norme de la grande majorité des américains "éduqués". Bien que d'authentiques explorations neurophysiologiques soient inaccessibles – et elles le sont encore aujourd'hui – la compilation d'observations purement visuelles des zones érogènes va composer une sorte de "géographie" sexuelle, dont les variations tiennent aux différences anatomiques des organes génitaux masculins et féminins, mais sont en grande partie superposables d'un sexe à l'autre dès lors que l'on se place du point de vue psychophysiologique. Autrement dit, la fonction "orgasmogène" humaine est un processus global qui implique vraisemblablement la mise en jeu d'une régulation cérébrale identique chez l'homme et chez la femme lors de sa phase finale.
En réalité, on sait aujourd'hui que la physiologie de la fonction érotique est loin d'être comprise, confrontée notamment à l'extrême variabilité de l'orgasme féminin, la labilité de ses phases réfractaires, l'ubiquité de ses "zones gâchettes". Cependant les 10 000 orgasmes examinés par Masters en douze ans ont au moins le mérite d'offrir une sépulture au mythe du clitoris résidu honteux d'un phallus magnifié par une civilisation patriarcale. Les féministes applaudissent. Les conservateurs attendent de prendre leur revanche. En 1966 en effet, difficile d'aller à contre-courant, de mettre son veto à l'émergence des communautés hippies (mouvance "love and peace" violemment opposé à l'Amérique de Johnson qui a déjà envoyé quarante mille jeunes se battre au Viêt-Nam) ou de faire face aux revendications identitaires des minorités noires et des communautés homosexuelles: une rébellion sexuelle est en gestation, il faut donc attendre qu'elle accouche de sa progéniture pour agir… "L'anarchie" libertaire durera exactement quatorze ans, jusqu'à l'élection de Ronald Reagan à la Présidence des Etats-Unis en 1980, rétablissant les valeurs sures de l'Amérique traditionnelle.
Toutes proportions gardées, du point de vue historique, les péripéties de l'héritage de Masters rappelle les vicissitudes de la Sexologie germanique sous la République de Weimar, puis son extinction violente dès l'arrivée du pouvoir national-socialiste le 30 janvier 1933 (11). Les tractations juridiques d'Hirschfeld et consorts en faveur d'une dépénalisation de l'homosexualité par exemple, inscrivaient la démarche militante dans le droit fil de l'engagement politique. Même s'il s'identifie au profil de l'Américain moyen, consciencieux au travail, et précautionneux en famille, il faudra attendre le témoignage de ses proches pour savoir si Masters prenait bel et bien la mesure de la récupération politique de ses recherches, du moins à l'époque de leur publication. On comprendra mieux cette notion de "glissement" idéologique entre normalité et normativité, autrement dit entre l'expérience et ce qu'elle signifie, en mettant en perspective les deux "rapports" de Shere Hite (3,4). Pour cette militante féministe l'engagement militant est explicite et ses deux énormes enquêtes, "prouvant" que la masturbation est le comportement érogène normalement préféré des femmes et des hommes qu'elle a interviewés, entrent immédiatement en conflit avec ses détracteurs, parce que c'est une tentative de détournement normatif. Pour Masters, qui est parfaitement intégré dans le sens des courants d'opinion dominants, ses affirmations ne contiennent aucune menace… sur le moment ; on règlera son compte plus tard, quand le corps social redeviendra frileux et pudibond, annulant mes malentendus d’une révolution sexuelle inaboutie.
Le défi thérapeutique
Chacun sait que l’héritage de Masters ne se borne pas à ses compilations d’observations anatomophysiologiques, et que sa notoriété immédiate a dressé aux côtés de l’homme de laboratoire scrupuleux, une stature de thérapeute particulièrement inventif. Or, il faut bien reconnaître que même cette dimension manifestement inspirée de son oeuvre est en grande partie ignorée aujourd’hui. Pour tous ceux qui ont fréquenté la Fondation de Saint-Louis et partagé son enseignement, cette tentative d’amnésie collective au lendemain de la disparition de Masters est évidemment une déception. C’est aussi un motif de réflexion. Après avoir tenté de comprendre pourquoi Les réactions sexuelles n’est plus un ouvrage à la mode, il faut maintenant s’appliquer à comprendre pourquoi Les mésententes sexuelles (8), paru en 1970, ne l'est plus non plus.
Le trait de génie de Masters c'est d'avoir imaginé que l'approche thérapeutique des désordres de la sexualité était un prolongement naturel, voire incontournable, de son travail d'inventaire. En d'autres termes, il ne s'est pas contenté de recenser des courbes de rythmes cardiaques et des pulsations du plancher pelvien lors de l'orgasme, ses longues interviews l'ont immergé aussi dans le vécu au quotidien de la sexualité, avec ses émotions et ses difficultés. C'est la dimension "médiatique" des pulsions sexuelles qui l'a impressionné dans les aveux des volontaires qui participaient à ses recherches, d'où ce postulat absolument fondamental de la sexologie moderne : tout symptôme déficitaire ou immodéré de dysfonction érotique est l'indice d'un contentieux relationnel, faisant au moins jeu égal avec les troubles psychologiques ou somatiques individuels. Par conséquent, faire face à une demande d'aide dans un contexte qui dépasse les limites conventionnelles de la relation médecin-malade n'est possible qu'en inventant une stratégie de prise en charge totalement novatrice. Masters a donc métamorphosé la thérapeutique sexologique en plaçant la barre très haute, en amont du vécu corporel, à hauteur de la communication érogène du couple qui devient par conséquent l'interlocuteur privilégié.
C'est en 1959, après cinq années de recherches purement factuelles que Masters sent le besoin d'être accompagné par une collaboratrice, et répond à la candidature spontanée d'une psychologue en quête d'emploi : Virginia E. Johnson. Elle est née en 1925, s'est mariée à 25 ans, a deux enfants et vient de divorcer. Confrontée au style ostensiblement "positiviste" du laboratoire de Masters, Virginia Johnson apporte une dimension humaniste et chaleureuse. Le protocole du monitoring des observations s'affine mais surtout, le projet thérapeutique prend forme: les acquis expérimentaux doivent pouvoir être réintégrés en clinique à condition de les "mettre en scène" dans un travail de "relecture" des pratiques amoureuses.
Sur le fond, l'essentiel de ce qui charpente le processus d'accompagnement des couples est centré sur une "focalisation sensorielle" du langage corporel – le fameux sensate focus – étape cruciale de réadaptation à la fois affective et comportementale. Qu'il s'agisse de défaillances érectiles ou d'"éjaculation prématurée", de "préorgasmie" ou de troubles de la libido, l'étape éducative sensorielle est donc obligatoire, et concerne les deux acteurs impliqués à part égale dans le projet de guérison… En ce qui concerne la forme du protocole de soins, chacun se souvient de l'effet d'annonce que provoque la "ritualisation" du dispositif de cothérapie : un couple de thérapeutes, face au couple de patients, lors de séances quotidiennes, durant un "stage résidentiel" de deux semaines à l’hôtel … L'ouvrage pilote Human Sexual Inadequacy (8) s'appuie ainsi sur le bilan de la prise en charge de 790 dossiers, dont 44 seulement concernent des célibataires. La majorité des motifs de consultation gravite autour des insuffisances érectiles, des troubles de l'éjaculation, des dysfonctions de l'orgasme, des dyspareunies et du vieillissement.
Le crépuscule des utopies
S'il y a une affirmation d'injustice dans l'ingratitude des successeurs de Masters à son égard, il faut en attribuer les motifs à deux catégories de faits : les premiers tiennent à la personnalité même de Masters et à sa popularité, les seconds à l’évolution des idées et des pratiques en sexologie depuis la fin des années 90.
J’ai fait allusion plus haut aux raisons d’ordre conjoncturel de la disgrâce prématurée des schémas anatomophysiologiques de Masters ; en ce qui concerne sa méthode thérapeutique, l’analyse de son déclin fait figure de "rançon de la gloire" d'un pionnier solitaire et jalousé. Seul, Masters l'est vraiment depuis 1956, c'est-à-dire depuis le début de son engagement en sexologie: Kinsey meurt cette année là, à 62 ans, poussant son œuvre à pleine vitesse et lui-même s'épuisant à la tâche. En faisant très court on peut dire que le vide laissé par une disparition aussi brutale va faire basculer dix ans plus tard les bénéfices du triomphe inachevé dans le giron de Masters… Les jalousies s'aiguisent d'autant mieux que Masters n'est pas un universitaire, que ses recherches se font dans un cadre non institutionnel, subventionné par des fonds privés, que son staff est limité à une douzaine de personnes dont Virginia Johnson et Robert C. Kolodny sont les plus connus, et qu'en fin de compte si le couple "mythique" fait beaucoup d'émules, l'effectif des équipes de cothérapeutes réellement formés à la Fondation reste insuffisant pour créer un mouvement qui soit en mesure de lui succéder.
Dès 1983 des critiques virulentes mettent en cause la rigueur méthodologique des expérimentations, l'authenticité des statistiques, la manipulation des résultats thérapeutiques. Malgré leur remarquable travail de synthèse sur les comportements homosexuels (9) publié en 1979 – à la fois descriptif et à visée clinique, comme précédemment – en 1988, l'intrusion alarmiste de Masters et Johnson à propos de la sous-évaluation de la contamination par le VIH par les autorités sanitaires ne sera pas tolérée… or il est clair aujourd'hui que les données épidémiologiques ultérieures leur donneront raison, mais sans les réhabiliter pleinement. Bien sûr qu'il y a des sélections arbitraires dans cette œuvre ( faiblesse des données sur les conduites minoritaires et les violences conjugales, par exemple ), bien sûr qu'il y a des carences scientifiques dans ces observations ( comparées aux données actuelles sur la physiologie de l'érection, les expériences de Masters paraissent bien désuètes ), bien sûr qu'il y a un élitisme pécuniaire peu déontologique dans le choix des couples admis au "stage"… mais le motif principal de la détérioration de son "image" dans la mémoire collective tient à un facteur plus fondamental, véritable marqueur d'une nouvelle conception de la sexologie en ce début de XXI° siècle : la "techno-médecine" qui s'annonce ne peut concevoir l'écoute des plaintes subjectives des patients que sur le ton anecdotique. Les chimiothérapies des dysfonctions sexuelles – inaugurées dans l'impuissance dès 1984 par les premières injections in situ de produits vasoactifs, par exemple – permettront de faire l'impasse sur l'accueil du couple, la surenchère des performances immédiates vont concurrencer aisément la durée incertaine des prises en charge verbales d'autrefois.
Toute la question est donc de savoir si à défaut de "sujet" souffrant on ne court pas le risque de déshumaniser la sexologie, de la diluer dans la mondialisation d'intérêts économiques… mais comme la tentation est si forte de s'abandonner à la magie des traitements miracles, il n'y a pas d'autre issue que de tourner le dos à Masters, que cette utopie là aurait mis en colère.
Mots-Clés: Sexologie, Histoire de la sexologie, Masters et Johnson, Kinsey, Physiologie sexuelle, Dysfonctions sexuelles.
Bibliographie
(1) BRECHER Edward M., 1969, The Sex Researchers, Little, Brown, Boston.
(2) DICKINSON Robert L., 1949, Human Sex Anatomy, Williams & Wilkins, New-York.
(3) HITE Shere, 1976, The Hite Report, MacMillan, New-York.
(4) HITE Shere, 1981, The Hite Report on Male Sexuality, Knopf, New-York.
(5) KINSEY Alfred C., POMEROY Wardell B., MARTIN Clyde E., 1948, Sexual Behavior in the Human Male, W.B. Saunders Company, Philadelphie.
(6) KINSEY Alfred C., POMEROY Wardell B., MARTIN Clyde E., GEBHARD Paul H., 1953, Sexual Behavior in the Human Female. W.B. Saunders Company, Philadelphie.
(7) MASTERS William H., JOHNSON Virginia E., 1966, Human Sexual Response, Little, Brown, Boston.
(8) MASTERS William H., JOHNSON Virginia E., 1970, Human Sexual Inadequacy, Little, Brown, Boston.
(9) MASTERS William H., JOHNSON Virginia E, 1979, Homosexuality in Perspective, Little, Brown, Boston.
(10) SEMANS James H., 1956, Premature ejaculation : a new approach, Southern Medical J., 49, 4, 353-358.
(11) WAYNBERG Jacques, 1995, La contribution juive à la sexologie, Sexologies, vol. IV, N°16.
18 octobre 2006
La virilité fait-elle l'homme ?
A l'état brut, la virilité est donc un brouillon de culture, une singerie, bêtement nécessaire et suffisante pour faire des enfants. A condition de tomber d'accord sur le sens des mots et d'accepter de paraphraser un aphorisme connu, disons que l'on n'est pas homme, mais qu'on le devient. Cette thèse prétend montrer par conséquent que la masculinité est structurée comme une initiation. Le destin du masculin fait l'objet en effet dans toutes les sociétés et depuis toujours, d'un "devoir de culture" qui s'exprime de mille et une façon, mais dont le socle universel semble bien contenir les mêmes obligations : identifier et symboliser l'épouvante du féminin.
Au bout du compte, ce qui lie étroitement le masculin à la sexualité est d'ordre pédagogique, puisque tous deux partagent les mêmes rituels, souffrent des mêmes défaillances de l'intelligence, et capitulent face aux mêmes tabous. Dans ce dispositif à risque, le sentiment amoureux intervient comme sauvegarde d'un quota minimum de bonheur, et comme antidote de la laideur que les peaux sans magie peuvent exhiber. La virilité naît de ce rapport équivoque et parfois conflictuel entre jouir et aimer, même s'il métamorphose les corps et les embellit. L'art d'être un homme est donc un art d'aimer, une mise en scène de l'instinct, une œuvre d'érudition élitiste. Or, à terme, ce qui rend ce besoin de dépassement de soi si pathétique, c'est l'impossibilité de le faire véritablement aboutir : l'érotisme masculin est un mode de communication condamné à l'inachèvement, un mouvement perpétuel, une plongée dans les abysses de l'inconscient…jusqu'à ce que la haine et le dégoût reprennent leur droit de cuissage sur la destinée des corps.
Vous avez dit sexologue ?
1. Un parcours inachevé
C'est le 20 mai 1974 et le 26 avril 1977 que sont successivement fondés à Paris, la Société Française de Sexologie Clinique et l'Institut de Sexologie, deux associations au recrutement en majorité médical, qui se donnent pour objectif d'assurer un enseignement, de favoriser l'émergence d'une pratique clinique spécifique et, à l'instar d'autres initiatives analogues dans les pays européens anglophones, de vulgariser les acquis de la sexologie nord-américaine. Emblème de cette filiation, la traduction française en 1968 et en 1971 des deux ouvrages phares de Masters et Johnson (1, 2) a été déterminante dans la levée des vocations et la diffusion de leurs protocoles de prise en charge des "dysfonctions sexuelles". Mais contrairement à une idée imprudemment admise, l'éveil d'une volonté de savoir scientifique sur la sexualité, et d'une obsession d'en guérir les accidents, ne date pas du télescopage entre les mutations de la génération de mai 68 et le succès hégémonique des auteurs américains : dès les années 1930 des pionniers injustement oubliés aujourd'hui inaugurent des activités pédagogiques, publient, créent des sociétés savantes (*) et incitent déjà le corps médical à s'impliquer dans l'étude de la sexualité. Nul doute cependant que l'acceptation par les milieux académiques d'un nouveau chapitre au sommaire des sciences médicales n'est pas encore à l'ordre du jour. On notera que ces auteurs agissent du reste jusqu'à la fin des années 60 principalement en direction des médias, sur les thèmes grand public de l'éducation sexuelle populaire, du "contrôle des naissances", des comportements atypiques, et naturellement des aléas de l'amour charnel…
* Edouard Toulouse (1865-1947) fonde la première société savante sexologique le 10 juillet 1931 sous le titre d'Association d'Etudes Sexologiques ; il convient de rappeler aussi la fondation en 1956 de l'association de La maternité Heureuse auquel le nom de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) est particulièrement attaché, en 1961 celle de la Société Française de Sexologie Comparée sous l'égide de Georges Valensin (1902-1987), ou encore l'oeuvre de Jean Dalsace (1893-1970).
Quels évènements, quels enjeux, quelles performances, laissent penser que la sexologie contemporaine a depuis lors obtenu droit de cité ? Si le terme s'est vulgarisé en s'incarnant dans une pratique quotidienne sans risques, la sexologie occupe-t-elle pour autant un place bien distincte dans la nomenclature des actes médicaux ? Ce "nouveau métier" est-il uniquement reconnaissable du fait des sujets tabous qu'il ose aborder ? Il faut bien se rendre à l'évidence, le doute est permis, la tâche est encore inachevée, même si la greffe commence à prendre tournure à l'aulne des principaux courants de pensée modernes, au point de jonction entre santé publique et humanisation de la relation soignant-soigné, entre volonté de guérir et respect des choix individuels.
Où en sommes-nous ?
Au fond, à force d'hésiter entre "psyché" et soma, c'est-à-dire l'impossibilité de définir une doctrine, les sexologues maintiennent une suspicion néfaste quant à l'utilité de leur fonction. Les Américains, qu'on imite, nous ont bien enseigné qu'ils souffraient le martyre de traîner comme un boulet le dogme psychanalytique et qu'ils oeuvraient dans le sens d'une sexologie autonome. C'est une position courageuse mais l'expérience montre aujourd'hui qu'à défaut de disposer d'un modèle de pensée novateur, les seules références qui fassent l'unanimité des praticiens relèvent des normes de comportements validées par le corps social. C'est réduire l'action thérapeutique à un simple rappel de ces variables culturelles, mission qu'assurent déjà bien d'autres catégories de soignants. La réalité est-elle aussi peu enviable ?
Au terme de plus d'un siècle de rodage sur le terrain, l'inventaire des acquis porte sur sept points, tous nécessaires et suffisants pour assurer le cadrage conceptuel d'une discipline originale. La sexologie occidentale moderne peut en effet se prévaloir, d'une définition (l'étude de l'érotisme), d'une éthique de type humaniste et laïque, d'une histoire, d'un objet (la fonction de l'orgasme), d'une méthode (l'arbitrage de la communication érogène interpersonnelle), d'une pratique fondée sur la directivité et le counseling, d'enseignements spécifiques. Est-ce assez convaincant ? Non, la principale garantie fait encore défaut, elle est d'ordre institutionnel : il s'agit de la reconnaissance "d'utilité publique" de ce vaste ensemble pluridisciplinaire. A une exception près (le Québec) tous les sexologues du monde sont logés à la même enseigne : sans droit, ni titre. Ainsi, tant que l'Etat ne s'est pas engagé dans la gestion d'un diplôme qualifiant à l'échelon national, dans la réglementation et la défense de la qualification professionnelle en question, la sexologie demeure une pratique tolérée, tout juste sortie de la clandestinité. Il est donc utile de s'intéresser de plus près aux conditions de cet exercice au quotidien, en supposant - à l'instar de précédents connus tels que l'acuponcture ou la gériatrie par exemple - que l'importance des effectifs, l'homogénéité des pratiques, l'indexation analogue des objectifs, des critères d'évaluation consensuels, fassent pression en quelque sorte sur les pouvoirs publics. En d'autres termes, ce qui n'a pu être plaidé en termes de savoir, peut-il l'être demain en terme de savoir-faire ? Il semble bien que cette hypothèse soit encore moins crédible que la précédente.
2. Les sexologues en question
La sexologie s'exerce donc en "vente libre". L'effet de mode est éteint mais le recrutement se stabilise – en se féminisant d'année en année – et une jurisprudence spontanée installe des règles de bonne conduite aussi bien dans les nécessaires relations interprofessionnelles, que vis à vis des consommateurs. Les différents protocoles de prise en charge (cothérapie, face à face, groupe, thérapie de couple) se sont majoritairement recentrés, petit à petit, vers un modèle standard qui a l'avantage de répondre à la demande implicite des patients : résoudre leurs difficultés de communication. Ce gabarit reprend à son compte le triangle classique de tout processus de médiation : le couple, face à l'expert-médiateur. En ce qui concerne les moyens mis en œuvre dans le déroulement de la "cure", la diversité des techniques initialement conviées pour parvenir à ses fins (biofeedback, conditionnement comportemental, approche corporelle, hypnose, psychothérapie brève, relaxation, musicothérapie…) fait place à un "patron" de plus en plus uniforme qui privilégie la conversation thérapeutique sans additifs exogènes, hormis pour quelques médecins pressés une prescription médicamenteuse venant consacrer l'effet placebo de ce type d'entretien. Au sujet des modalités d'installation enfin, la majorité des praticiens exerce en ville en cabinet individuel, qu'il s'agisse de médecins ou non.
A première vue, une certaine "consanguinité" lie les nombreux parents de cette nouvelle fratrie de guérisseurs, et leur poids médiatique pourrait constituer à terme un groupe de pression suffisant pour obtenir gain de cause, à savoir une réglementation de leur statut. Or, plusieurs enquêtes récentes (*) fournissent au contraire des informations contrastées et le panorama recensé des professionnels qui s'autoqualifient de "sexologues" augure mal de la possibilité d'homologuer un jour prochain un stéréotype d'exercice.
La population des personnes qui s'octroient une fonction sexothérapeutique est constituée au deux tiers de médecins ; 12% sont des psychologues et les 20% du total regroupent des professions de santé, des travailleurs sociaux, des conseillers conjugaux… et des professionnels divers s'étant "reconvertis" dans "l'humanitaire". 60% sont des hommes, notamment dans le milieu médical, alors que chez les non médecins les femmes sont majoritaires à 55%. Chez les médecins libéraux ce sont les généralistes qui représentent le plus fort contingent, suivis par les psychiatres (près de 20%) - indiquant la surreprésentation des modèles de diagnostic et de suivi de type "psy" dans le champ de la sexologie actuelle – et les gynécologues médicaux (12%). Globalement les sexologues exercent principalement dans les grandes agglomérations et essentiellement au contact des principales structures hospitalo-universitaires (Paris, Lyon, Montpellier, Toulouse, Lille…).
Mais c'est au regard de la formation professionnelle que les disparités s'affichent. Comme les pratiques d'intervention psychothérapeutiques ne sont pas enseignées lors de la formation initiale en faculté de Médecine, les médecins qui s'orientent vers la sexologie se disent pour 90% d'entre eux titulaires d'une formation complémentaire spécifique. Cette proportion tombe à 60% pour les non médecins, notamment issus des cursus de la psychologie clinique, ce qui laisse supposer qu'un clivage tout à fait fondamental oppose ces deux catégories professionnelles sur la définition même du "symptôme sexologique" : d'ordre anatomophysiologique pour les premiers, de nature essentiellement "pulsionnelle" pour les seconds. L'expérience personnelle d'une psychothérapie et d'une supervision, pivots de la compétence des "psy" de toutes obédiences, n'est signalée que par moins de 20% des médecins, éloignant encore les perspectives de constituer une identité professionnelle commune, encadrée par une même conception déontologique. Plus encore qu'aux difficultés d'aboutir à un accord concernant la définition de son objet, la sexologie actuelle souffre de l'antagonisme corporatiste de ses acteurs, les conflits d'intérêts et d'image entre médecins et non médecins étant particulièrement tenaces en France.
* Parmi les enquêtes les plus importantes, citons le "Recensement national des praticiens de la sexothérapie" initié par l'Institut de Sexologie en 1996, qui a concerné 320 médecins généralistes ; l'enquête de l'INSERM de 1999 : "La pratique de la sexologie en France", dirigée par Alain Giami, qui s'est développée sur une base de 959 personnes.
En somme, si la nécessité d'une formation complémentaire est presque unanimement reconnue, l'écueil que constitue la disparité des besoins complique l'élaboration d'un programme univoque. Ce clivage se retrouve dans les récentes propositions d'enseignement universitaire de 3° cycle qui s'organisent depuis 1996 (voir encadrés). A un DIU qui consacre l'hégémonie du corps médical dans l'acquisition de compétences spécifiques à la sexothérapie, le Diplôme Universitaire de Paris VII tente de répondre en favorisant une titularisation identique pour toutes les professions ciblées autour du thème plus vaste de "santé publique". La qualité des enseignements n'est pas en cause, et les objectifs se recoupent en ce qui concerne le contrôle des connaissances acquises ; ce qui fait problème désormais c'est le risque de sécession entre deux populations de sexologues du point de vue de leur assisse réglementaire. C'est au bout du compte le retour à la case départ, mais avec l'émergence d'une "reconnaissance" de la sexologie à deux vitesses. Pour le corps médical, la décision du 17 avril 1997 du Conseil National de l'Ordre, autorisant les lauréats du DIU de le mentionner sur leurs ordonnances, constitue un pas décisif vers la qualification, même s'il faut prévoir un délai d'observation d'une vingtaine d'années encore, comme ce fut le cas pour d'autres modalités marginales de l'exercice de la médecine générale. A l'opposé, l'interdisciplinarité des candidats non médecins à une spécialité reconnue fait obstacle à l'invention d'un système d'évaluation des compétences capable d'établir des critères sur le mode horizontal – couvrant la discipline elle-même – et non plus vertical, qui maintient secteur professionnel par secteur professionnel les qualifications antérieurement acquises.
Si l'exercice de la sexologie paraît à l'évidence chercher encore ses repères institutionnels, son installation dans le vaste champ des exigences du grand public pour une "meilleure qualité de vie" n'est plus mise en doute. La situation en France est tout à fait particulière au regard des autres pays voisins du fait de la proportion inhabituelle de sexologues issus du milieu médical. Les jeux ne sont pas faits et la médicalisation outrancière de la sexologie française n'est pas de nature à ralentir l'évolution communautaire des qualifications professionnelles. Il n'est pas utopique de penser que des directives européennes viennent prochainement se substituer aux diverses réglementations corporatistes nationales, proposant alors une définition consensuelle de la sexologie. Cette victoire des appareils politiques sur les particularismes professionnels viendrait rendre un hommage posthume inattendu aux pionniers du XIX° siècle qui furent capables de fédérer autour de la langue allemande une première "internationale des sexologues".
Références bibliographiques
1. William Masters & Virginia Johnson - Les réactions sexuelles - Robert Laffont, 1968.
2. William Masters & Virginia Johnson - Les mésententes sexuelles -Robert Laffont, 1971.
3. Philippe Brenot – La sexologie – Que sais-je ? n° 2861.
4. Michel Onfray – Théorie du corps amoureux – Grasset, 2000.
5. Jean-Didier Vincent – Biologie des passions – Odile Jacob, 1992.
6. Jacques Waynberg – Guide pratique de sexologie médicale – Masson, 1994.
7. jacques Waynberg – Jouir, c’est aimer – Milan, 2004
8. Gérard Zwang – Histoire des peines de sexe – Maloine, 1994.
